Dans le sud de Madagascar, on ne parle pas de crise alimentaire. On dit kere, un mot malgache qui désigne la faim qui revient, saison sèche après saison sèche. Pour des centaines de milliers de familles des régions d'Androy, d'Anosy ou d'Atsimo-Andrefana, elle rythme la vie depuis des décennies. Elle a fait la une des médias internationaux en 2021, puis elle est sortie des écrans. Elle n'a pas disparu pour autant. Voici ce que recouvre cette famine, pourquoi elle dure, et ce qui aide réellement les familles touchées.
Une crise mesurée par les Nations unies
Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, plus connu sous son sigle anglais IPC, est l'outil qu'utilisent les agences des Nations unies, les gouvernements et les ONG pour mesurer la faim avec une méthode commune. Son analyse publiée en septembre 2025 pour le Grand Sud, le Grand Sud-Est et l'Est de l'île dresse un constat sévère : environ 1,2 million de personnes y vivaient en insécurité alimentaire aiguë entre mai et septembre 2025, soit 13 % de la population étudiée.
La projection pour la période de soudure, ces mois qui précèdent la récolte, quand les réserves sont épuisées, est encore plus inquiétante. Entre février et avril 2026, l'IPC prévoyait 1,64 million de personnes en crise, dont 110 000 en situation d'urgence.
Les enfants paient le prix le plus lourd. Selon la même analyse, 558 000 enfants de moins de cinq ans souffrent ou risquent de souffrir de malnutrition aiguë sur la période, dont 155 600 cas sévères, auxquels s'ajoutent 38 500 femmes enceintes ou allaitantes. Au-delà de l'urgence, la malnutrition chronique touche tout le pays : d'après l'Enquête démographique et de santé de 2021, citée par la Banque mondiale, 39,8 % des enfants malgaches de moins de cinq ans présentent un retard de croissance. En 2016, Madagascar figurait au quatrième rang mondial sur cet indicateur.
Pourquoi le sud de l'île a faim
Le Grand Sud est la région la plus aride de Madagascar. Les pluies y sont rares, mal réparties, et une saison qui démarre avec trois semaines de retard suffit à compromettre les semis de maïs, de manioc ou de patate douce. Or la grande majorité des familles vit d'une agriculture pluviale, sans irrigation, et d'un petit élevage de zébus ou de chèvres qu'elles vendent quand la récolte manque.
L'IPC identifie plusieurs causes qui se cumulent :
- des sécheresses et des retards de pluie qui détruisent les récoltes avant même la floraison ;
- des cyclones, comme Jude, Honde et Dikeledi en 2025, qui ont inondé les cultures du Sud-Est et de l'Est ;
- des prix alimentaires élevés, portés par l'inflation et par le coût du transport vers des zones mal desservies ;
- des invasions de criquets, récurrentes dans le sud-ouest ;
- le manque d'emplois hors de l'agriculture, qui ne laisse aucune source de revenu quand la récolte échoue.
Quand tout manque, les familles vendent leurs animaux, puis leurs outils, puis mangent ce qu'elles trouvent. Les reportages menés dans l'Androy ont montré des foyers réduits à se nourrir de fruits de cactus, de feuilles ou de tubercules sauvages, une alimentation qui calme la faim sans nourrir.
Le changement climatique est-il le seul coupable ?
En 2021, le Programme alimentaire mondial avait évoqué la possibilité d'une première famine liée au changement climatique. L'idée a marqué les esprits, mais elle a été nuancée depuis. Une étude du réseau scientifique World Weather Attribution, publiée à la fin de la même année, a conclu que le réchauffement n'avait joué qu'un rôle limité dans la sécheresse de 2019 à 2021, et que la pauvreté, l'isolement et la dépendance à la pluie pesaient bien davantage.
Cette nuance ne minimise pas la question environnementale, elle la déplace. La déforestation, l'érosion des sols et l'ensablement de terres autrefois cultivables, particulièrement visible dans l'Androy, rendent chaque sécheresse plus destructrice que la précédente. Le climat agit comme un amplificateur sur une région déjà fragile : il ne crée pas la vulnérabilité, il la révèle.
Ce qui aide vraiment
L'aide d'urgence reste indispensable. Les aliments thérapeutiques prêts à l'emploi, distribués dans les centres de santé, sauvent chaque année des milliers d'enfants atteints de malnutrition sévère. Mais les acteurs de terrain s'accordent sur un point : sans accès durable à l'eau, sans semences adaptées à la sécheresse comme le sorgho ou certaines variétés de manioc, et sans revenus complémentaires, la même crise revient à la saison suivante.
La solidarité privée joue aussi son rôle, souvent à l'occasion des fêtes religieuses. Dans un pays où la viande reste un aliment rare pour les foyers les plus pauvres, le partage de viande qui accompagne l'Aïd al-Adha représente un apport en protéines que beaucoup de familles ne connaissent qu'une ou deux fois par an. Des services comme Qurban permettent ainsi à des donateurs installés en France de faire réaliser un sacrifice à Madagascar, avec une vidéo nominative comme preuve, la viande étant distribuée à des familles démunies.
Aucune de ces initiatives ne règle à elle seule les causes structurelles de la faim. Leur force est ailleurs : elles relient directement une famille qui donne à une famille qui reçoit, dans une région que l'actualité a tendance à oublier dès que la saison des pluies revient.
Une famine silencieuse qui ne se règle pas en une saison
Le kere n'est pas une catastrophe ponctuelle mais un état chronique, qui s'aggrave à chaque sécheresse et recule à peine les bonnes années. Suivre les chiffres de l'IPC, soutenir les programmes d'accès à l'eau et relayer ce qui se passe dans le Grand Sud en dehors des pics médiatiques, c'est déjà refuser que cette crise redevienne invisible.
Otoptv